Ni garant d’une tradition, ni citoyen de l’univers
bercé et habité des énergies cosmiques et telluriques, sa
force ne trouve plus sa source au sein de ces mouvements
incessants. Il ne peut dès lors compter que sur sa pensée
rationnelle et sur sa cuirasse musculaire pour subir la vie
plus que pour la vivre. »
Jacqueline KELEN,
L’Éternel Masculin.
A travers l’alliance de l’expérience chamanique amérindienne
et du processus thérapeutique, je m’interroge ici sur les
formes d’intelligibilité et de sensibilité que des cultures
ont inventées pour symboliser et exprimer, souvent de façon
mythique et poétique leurs rapports à la connaissance de
l’être-au-monde et à son mystère d’exister. Il ne s’agira pas
d’importer des notions exotiques qui font rêver et qui
entretiendront nos clivages, nos dualités et mécanismes de
défenses mais plutôt de retrouver certaines dimensions
oubliées du Soi au sens jungien du terme dans le miroir que
nous tendent les amérindiens au travers de leur sagesse et
philosophie de vie.
Modernité et cultures clivantes et excluantes : quelques
généralités :
Nous vivons dans une société qui ne fait que fonctionner et
reproduire les structures existantes ; elle génère clivages et
exclusion. Notre époque voit ainsi apparaître une forme
particulière de malaise : le vide existentiel.
Désenchantement du monde, urbanisation, individualisation,
fatigue d’être soi, non-sens accumulés génèrent déprimes,
dépressions, névroses existentielles. …
Il ressort de ceci que l’individu moderne a une triple
incapacité à se lier,
incapacité à se lier à autrui,
incapacité à se lier à lui-même, aux objets, à
l’environnement. L’individu de la modernité est délié, il est
délié avec le monde, délié avec autrui,
délié avec lui-même ;
il tire de cette
déliaison une immense liberté, mais celle-ci
s’accompagne aussi d’une forme de souffrance psychologique
inédite : l’ennui, la mélancolie, voire la dépression (perte
du sens de la vie, perte du sens de l’amour-lien, perte de la
joie).
La psychothérapie et la psychanalyse penseront le cercle papamaman-
enfant et permettront à l’individu de revisiter,
d’écrire et de vivre son histoire, d’en métaboliser la
lourdeur. Elles apporteront quelque chose de nouveau et
d’irremplaçable : le droit de penser ses parents (Didier
Dumas). Dans les traditions chamaniques, le père et la mère
sont intouchables.
La psychologie classique s’est focalisée sur la relation à
autrui oubliant la profonde connexion entre l’homme et la
source de toute vie : la terre, l’univers. Il semblerait que
la nature nous fasse peur et qu’on l’oublie par déni ou
résistance. Aussi, par crainte de souffrir, nous éviterions de
prendre conscience de l’état du monde. C’est oublier que
derrière la peur de la nature se cache la peur de notre propre
nature, obscure et sauvage, faite de pulsions et d’émotions.
Au-delà d’une mode, le chamanisme qui m’a été transmis sous le
terme « écothérapie » est une invitation à retrouver nos
racines, notre lien à la nature et à nous rappeler que nous
sommes partis d’un tout.
Les chamanismes répondent à ce besoin de renouer avec ce qui
« anime » les vivants et de retrouver l’enchantement du monde
en tout élément.
C’est un art de la relation au sens large. Il se distingue
des autres voies spirituelles par sa dimension concrète. Il
s’agit d’une spiritualité sans dogmes, d’une philosophie
pratique qui considère que, pour toucher la profondeur de son
être, on ne peut partir que de soi.
En même temps qu’une plongée dans les images et les
sensations, le chamanisme par les expériences visionnaires
qu’il propose sait faire vivre les mythes, il connecte la
personne et le mythe pour qu’elle soit à sa place, sur la
trace de sa destinée.
Le corps symbolique dans le chamanisme
Une Education à l’imaginaire sacré
Le corps des indiens est un corps poétique. Les Indiens
parlent du corps de rêve. C’est toute l’éducation amérindienne
qui est vécue comme un compagnonnage initiatique dont le but
est
l’immersion dans l’expérience et sa
compréhension
symbolique.
Le corps de rêve est un corps symbolique, poétique. Si les
blancs disent avoir des idées, les indiens reçoivent des rêves
et des visions (Galvani, 164).
Silence, Contemplation, Action. La grille de lecture du
chamanisme, c’est l’interprétation symbolique de l’expérience.
Le sens n’y est jamais figé dans un concept. Il est toujours à
vivre et à interpréter par un acte visionnaire. Les images
symboliques y sont productives de sens. L’homme ou la femme en
quête reste l’expert de cette production de sens.
Les notions partagées par les cultures amérindiennes et que
l’on retrouvera en thérapie chamanique sont : l’harmonie
cosmique, l’importance des pouvoirs et des visions, une vue
commune du cycle de la vie et de la mort, le cercle.
Au coeur de ce symbolisme : Le Cercle
Chaque déchiffrement du sens est inscrit dans la conception du
cercle, c’est-à-dire la liaison et la parenté de tous les
êtres vivants dans le mystère sacré. Le chamanisme pense et
vit le lien organique et donc vital entre l’être humain, la
communauté et la création. Plonger dans cet espace, c’est
lâcher prise avec la tyrannie du moi, c’est permettre une
déflation de ce moi sans lequel on ne pourra sentir le tout
frémir en soi. C’est le sentiment vécu d’être relié à la
communauté (corps social) ainsi qu’à l’univers par tout un
vécu de symbolisation et qui portera l’individu vers lui-même
et vers l’Autre.
Le cercle est avant tout une expérience : expérience du cercle
de la communauté autour du feu, expérience de la vie dans le
tipi circulaire, du cercle du conseil qui unifie l’esprit des
participants, du cercle dans les rituels religieux, comme la
danse du soleil, celui de la hutte à sudation…Lorsque toutes
les générations dansent ensemble, tous les éléments de
l’expérience imprègnent le danseur d’une connaissance du
cercle : le cercle de la danse, le cercle des générations qui
tournent sur la piste, le cercle des rythmes et des mélopées
reprises plusieurs fois, celui du ciel et de la terre sur
laquelle rebondissent les mocassins… le tout au rythme des
tambours, eux-mêmes circulaires. Comme les boucliers de
pouvoir, etc…(Galvani).
Ainsi tous les cercles, comme celui du vol de l’aigle dans le
ciel, sont comme des icônes, des images symboliques
concrètement vécues qui participent de la même réalité
archétypiques et métaphysique que les cultures amérindiennes
nomment le cercle.
Cette notion de cercle est fondamentale, comme l’est celle de
la souveraineté humaine. Le cercle est vécu comme lien
symbolique, organique. Il relie et lie.
La Roue de Médecine comme cercle instituant
La roue de médecine est une cosmogonie. Elle servira en
psychothérapie de point de départ aux différentes explorations
proposées : orientation dans ses différents points de vie
(sud, ouest, nord, est), rencontre avec les clowns sacrés,
masques d’ombres et de lumières, le féminin/le masculin,
l’enfant/le sage, les rituels de passage et de transformation…
Les thèmes fondamentaux de l’inconscient collectif jungien
anima/animus – ombre/lumière – Kaïros/Chronos…sont également
les fondamentaux des roues de médecine amérindiennes.
Pour les Indiens d’ »Amérique », le mot médecine signifiait
plus qu’une substance permettant de restaurer la santé et la
vitalité d’un corps physique malade ou usé. « Médecine »
signifait
‘pouvoir’ – l’énergie sacrée qui peut être attirée
et dirigée – et
‘totalité’. ‘Médecien’ signifait aussi
‘connaissance’. La Roue de médecine pourrait être définie
comme un ‘Cercle de connaissance qui restaure l’intégrité et
donne pouvoir à sa vie’.
‘médecine’ est un mot créé par les français – une déformation
du mot algonquin ‘midewinin’ ‘qui a du pouvoir’ ; l’hommemédecine,
le medecine man, le chamane, le wicasha wakan des
sioux est bien plus qu’un guérisseur (Meadows).
Ce qui distingue la roue de médecine des autres systèmes,
c’est son absence de dogmatisme. Celui qui entre rituellement
dans la voie médecine ou la roue de médecine n’est pas
confronté à un ensemble de croyances et de dogmes qui doivent
être acceptés avant que le progrès se fasse sentir. On y est
incité au contraire à trouver sa propre perception de la
vérité dans un système qui n’est rien d’autre qu’une carte, ou
plutôt un cadre dans lequel il y a de la place pour la
découverte.
La roue de médecine contient tout l’univers, tous les mondes,
toutes les expériences humaines, tous les aspects du temps.
Elle est faite de multiples roues qui s’emboîtent les unes audessus
des autres et qui donnent une grille de lecture de
différents mondes.
- La Roue de Médecine (Voir ci-après).
- La Roue des Boucliers / Elle Vient se superposer à la
Roue de Médecine. Elle invite l’individu à une nouvelle
intégration/organisation interne et externe des énergies
masculines et féminines en chacun, dans le couple, dans
la collectivité.
- la Roue des Lunes / Elle se superpose également à la Roue
de Médecine et la complète. Elle nous parle des âges de
la vie. Passages des âges de la vie : grandir, mûrir,
mourir, renaître. Chaque crise est une opportunité pour
s’élever en profondeur : autant de baptêmes du feu…
Anatomie de la Roue médecine
La roue de médecine représente le lien et la parenté de tous
les êtres vivants dans le mystère sacré. Elle évoque les 7
orients et leurs déclinaisons archétypales. Les 4 cardinales :
Ouest, Sud, Nord et Est ; le Zénith au dessus de nous, le
Nadir sous nos pieds et le Centre. Dans d’autres cultures et
traditions, ces directions sont appelées archétypes, esprits,
forces vitales, alliées. Intangibles et symboliques, ces
forces sont en tout cas vivantes. Elles nous touchent en tant
qu’être humain. Elles nous donnent des repères internes et
sont donc universelles et structurantes.
La structure cosmologique à laquelle toutes se réfèrent est à
peu près partout la même. Sa structure de base est la
suivante :
4 orients et 3 mondes reliés en leur centre par un pivot
central ou arbre de vie.
Les trois mondes sont :
- le Monde d’en Haut (Zénith) qui est celui des ancêtres, des
guides et autres divinités (dont l’ange gardien de la
chrétienté est la forme la plus récente).
- Le Monde du Bas (Nadir) où résident les divinités animales,
végétales et animales qui, semblables au serpent du jardin
d’Eden, informent les hommes des fonctionnements de la vie
terrestre.
- Et le Monde du milieu qui est le nôtre.
Les 4 orients sont les
piliers de la structure terrestre d’où naissent l’espace et le
temps. Ce sont aussi des portes qui ouvrent sur une autre
réalité, qui nous parlent des archétypes – monde des esprits
ou énergies alliées et ennemies- auprès desquels les chamanes
glanent des informations dans leurs transes ou voyage
chamanique.
La roue est orientée selon les quatre directions cardinales
(nord, est, sud, ouest) et les deux directions
perpendiculaires que l’on pourrait nommer de manière
astronomique zénith ou nadir et que les Indiens appellent
Father Sky et Mother Earth, reprenant en cela les concepts de
fonction maternelle et paternelle dans un au-delà de
l’histoire biographique.
Dans la roue, la droite et la gauche, le haut et le bas sont
équilibrés. La croix qui rejoint le nord au sud et l’est à
l’ouest est une croix à quatre bras égaux. Les quatre
directions sont d’égale importance et la terre et le ciel se
rejoignent au centre en ayant une égale infinité sous nos
pieds et au-dessus de nos têtes. Il n’y a pas d’emphase donnée
au haut, au spirituel, au détriment de la terre – comme dans
le symbole de la croix chrétienne dont la barre horizontale se
situe au deux tiers ou aux trois quarts de la barre verticale.
C’est une vision tellurique où l’esprit est totalement relié à
la terre et à ce qui l’habite : il n’y a pas de séparation
entre le matériel et le spirituel.
La Roue de médecine est une personnification de la médecine de
la Terre et du Ciel.
La formation chamanique est une philosophie de l’incarnation
qui place l’individu sur son processus d’individuation entre
ciel et terre, dans un dialogue constant. Le corps libéré vit
sa nature profonde, un Arbre de vie qui prend racine dans la
terre et dans le cosmos. L’individu qui se libère cesse de
chercher à prendre son énergie dans l’autre, cesse de se vider
de son énergie vitale en faveur de l’autre, cesse de se
nourrir de ses compulsions. Il devient autonome. Le corps
libéré se nourrit aux éléments, l’air, la lumière, le feu,
l’eau, la terre, l’amour. Ce corps est capable d’absorber
l’énergie cosmique qui circule par la peau, par les centres
d’énergie, par la respiration et de l’utiliser pour nourrir sa
propre énergie vitale, elle-même une extension de l’énergie
universelle. UNI-Vers. Unifié-Vers. Il n’y a pas de
séparation. Le corps universel se reconnaît comme temple.
C’est le corps du sacré et du pouvoir authentique. Il est
aimant, respectueux, visionnaire. Il porte la vision, la
conscience, l’énergie du coeur.
Pour cheminer vers le centre de la roue, l’être humain a
besoin de se mouvoir, d’aller vers chaque direction pour y
apprendre ce que recèle chaque espace directionnel. Il y a des
contextes qui demandent de savoir être enfant, d’autres qui
requièrent d’avoir accès à la sagesse de l’ancêtre, d’utiliser
son grand-père et sa grand-mère intérieurs. Il y a des moments
où il faut être ouvert à sa partie féminine, ne plus chercher
à imposer sa volonté, être réceptif ; d’autres moments nous
demandent d’être affirmatif, de prendre des décisions et de
les défendre en utilisant notre aspect masculin. Encore une
fois, tout dépend du contexte.
Le destin de l’homme éclairé est d’aller vers le centre de
cette roue après avoir appris, absorbé et intégré les
enseignements de ces six directions. C’est dans ce centre
qu’il peut vivre la présence à tout l’univers. La présence est
un état de mobilité, un processus permanent, pas un état fixe.
Travail alchimique dans la roue de médecine
Chaque direction ainsi que le centre sont porteurs d'un
archétype de base, un "Pouvoir", à explorer à l'infini, et de
différents archétypes complémentaires:
saisons, temps de la
journée, âges de la vie, animal-totem, élément, couleur,
règne, temps, aspect humain, un mode de perception et l'organe
associé, astre, une forme, une dynamique ennemi/qualité.
L'énergie de chaque direction peut être bien ou mal vécue.
L'idée est de transformer les énergies ennemies en énergies
alliées. C'est là tout le travail alchimique de la roue, à
savoir, rendre visible et mettre les énergies de l'ombre à son
service.
- Travail alchimique de l'Est :
L’Est : c4est l’aube, le moment où le soleil se lève. L’est,
c’est la porte de la vie, la naissance et la mort, c’est
l’énergie de l’aigle. L'énergie ennemie sera l'orgueil,
l'importance personnelle, l'attachement à l'ego, aux illusions
; l'énergie alliée sera l’humilité, qui permettra
l’inspiration créatrice
- Travail alchimique du Sud :
Le Sud : Midi, le soleil est à son plus haut, le sang rouge
vif, la croissance rapide, c’est le temps de l’enfance et des
petits animaux (souris, coyote, lapin). D’ailleurs, c’est
l’enfant qui est ici concerné. Ce qui se révèlera ici aura à
voir avec l’enfant blessé, bousculé, traumatisé. L'énergie
ennemie sera la peur (inscrite dans les trois chakras du bas)
sous toutes ses formes et toutes les émotions dérivées ;
l'énergie alliée sera l'innocence, la fluidité, la confiance
en ses instincts et intuitions.
- Travail alchimique de l'Ouest :
L’ouest : Le soleil couchant, la terre, l’entrée de l’ours
dans la grotte à l’automne, le temps de
l’introspection.L'énergie ennemie sera l'impuissance et le
manque de pouvoir, la fixation, la lourdeur, la densité, le
matérialisme excessif, c'est la matière qui se prend trop au
sérieux, se nécrose ; l'énergie alliée sera l'introspection,
l'intuition, l'art de faire avec le changement et d'entrer
dans le mouvement.
- Travail alchimique du Nord :
Le Nord : la nuit, le ciel étoilé, le rêve, les anciens.
L’énergie du bison, animal dont on utilise tout dans la
culture amérindienne : peau, poils, os, tendons, etc…
(intégration, recyclage ou transformation). L'énergie ennemie
est la certitude et les savoirs qu'on accumule, l'intellect,
la pensée accumulatrice et comparative, le cynisme, le nonamour
; l'énergie alliée sera l'expérience de ce qui est cru,
ce qui a cheminé à travers soi, de ce qui est connu (connaître
: ce qui a cheminé à travers soi), la sagesse et
l’intelligence (lier ensemble-inter légère).
Cette description succincte ne rend pas hommage à la puissance
des enseignements de la roue de Médecine, aux passages
d’orient en orient et aux transformations qui s’y vivent.
Seule l’expérience permet de sentir cette Présence.
Cure chamanique ou psycho-écothérapeutique
L’expérience d’introspection et d’évolution que permet
l’expérience chamanique a à voir avec des fondements autant
anthropologiques que psychothérapeutiques.
Axe moi-Soi
La découverte fondamentale de C.G. Jung est celle de
l’existence d’un processus naturel d’harmonisation, de
cohérence et de réconciliation, animée par une pulsion
fondamentale de vie, le Soi. Le Soi nous transforme grâce à la
signification initiatique des symboles. Le Soi est un
archétype de la totalité que certains appellent l’inconnu,
l’inconnaissable, le vivant, le présent, l’invisible.
Dans la voie amérindienne, ce processus interne relève d’une
quête de sens, d’une quête d’inspiration visionnaire. Cette
quête passe par l’épreuve de soi-même, c’est-à-dire par
l’expérience (ex-perire = traverser l’épreuve, sortir du
péril). Sensation, sentiment, émotion, c’est tout l’éprouvé
qui est en jeu et donc le corps et ses multiples
représentations, la matière. Les amérindiens sont
naturellement et culturellement dans ce dialogue entre le moi
et le Soi que Jung définit comme un axe, une structure
(visible-invisible, conscient-inconscient)
Pour Jung la matière et l’énergie fonctionnent en
synchronicité, et ne font qu’un, sorte de couche primordiale.
Le Soi est ainsi profondément charnel et cosmique.
Les enseignements du chamanisme stimulent la partie « saine »,
numineuse de notre organisme et de notre identité. Elle permet
le processus d’émergence et d’intégration des potentiels
humains.
Le point de passage pour nos sociétés cloisonnantes devra se
faire entre le visible et l’invisible, le profane et le
sacré : La question du sacré est centrale : nous sommes
effectivement sortis de la religion mais pas de la religiosité
et de ce que la religiosité au sens d’être relié -ici entre
terre et ciel- permet de symbolisation.
Principe de symbolisation
La procédure thérapeutique consiste à opérer une dé-liaison de
l’articulation pathogène pour créer une nouvelle liaison
permettant de réorienter les pulsions de manière positive.
Ceci s’obtient par une mobilisation des affects sur la
personne du thérapeute par le biais du transfert, suivie d’une
réarticulation positive qui représente une véritable
réorganisation symbolique.
Partant de la définition psychanalytique de la pathologie
comme résultat d’une mauvaise symbolisation, l’expérience
chamanique en thérapie (dont l’expression majeure se fait par
l’art) cherche, au même titre que les autres thérapies à délier
l’articulation pathogène pour créer une nouvelle liaison
permettant de ré-orienter les pulsions de manière positive.
La cure chamanique est un rituel sans mythe préétabli. Chacun
peut articuler personnellement son mythe aux gestes
archétypaux que la roue suggère. C’est comme une « injection
de symbolique ». Chacun va utiliser des modèles, pour éveiller
et donner un langage à son image de soi, à ses désirs (Schott-
Billman).
Dans les deux cas, toutefois, le processus vise à donner une
issue symbolique aux pulsions en les articulant à de nouvelles
représentations qui induiront une réorganisation psychique.
Ce mécanisme thérapeutique se trouve à l’oeuvre aussi bien dans
la cure psychanalytique que dans les thérapies
traditionnelles (Schott-Billman) :
- Les chamanismes/médecines chamaniques n’utilisent pas le
discours verbal mais propose une symbolisation
corporelle des désirs et de l’image du corps au travers
du corps communicant et ses manifestations artistiques ;
- Ils inscrivent le sujet dans ses origines et sa
généalogie (ancêtres), entre ciel et terre ;
- Ils canalisent les pulsions du sujet et leur donne une
issue par un codage positif permettant une catharsis
(danse, voyages chamaniques, processus créatif) ;
- Ils proposent, au sein de ce cadre structurant, un
espace de liberté créative qui permet à chacun
d’exprimer son individualité, donc de se réapproprier
une histoire collective et archétypale ;
- Ils agissent par « efficacité symbolique » à travers des
‘expériences’ qui éveillent et mobilisent les fantasmes
des sujets, tout en agissant comme des opérateurs qui
modifient positivement l’organisation psychique.
Le corps transgresseur
*Le chamanisme en thérapie est une technique symbolisante
rigoureuse au langage poétique et ludique pour ce qui est des
propositions d’actions : « jouer » à la proie et au prédateur,
à la panthère, au magicien, au guerrier, aux sorcières,
découvrir son animal de pouvoir.
A travers l’animal de pouvoir, le jeu de la proie et du
prédateur, il s’agira de jouer et d’accepter notre nature de
prédateur. Le prédateur mobilise une force qui va essayer de
se nourrir d’une autre force. L’être humain fait partie de
cette chaîne-là. L’homme est le pire des prédateurs, car il
doit se maintenir dans le nécessaire.
L’expression du primitif et son efficacité thérapeutique tient
au fait qu’il structure le pulsionnel, tout en le respectant.
Le rituel, le voyage chamanique instaure un ordre dynamique,
un va et vient entre le désordre et l’ordre. Son registre
n’est pas celui de l’archaïque, de l’informe, mais celui du
primitif et de la loi qui limite et réoriente l’élan vital.
**Le Heyocka est un personnage clé dans la société
amérindienne. Il est une institution et sa fonction consiste à
tout faire à l’envers de ce qui est établi. Il est le chaos.
Il met en question l’ordre de la société. Il nous rappelle que
le rêve de la planète tel que les toltèques le nomment est un
mitoté, une farce, une mascarade. Il provoquera tout ce qui se
prend au sérieux (l’ennemi à l’Ouest de la roue de médecine).
Il porte une fonction d’exutoire et de thérapie sociale.
Ce mode permet une visibilité et donc une issue à des énergies
pulsionnelles largement refoulées et permet de jouer deux
aspects de la transgression ritualisée.
***Le corps est contraint à la contention permanente exigée
par le contrôle de soi et la limitation de l’expression
émotionnelle.
La fonction danse fait éclater les liens du corps et de la
raison. Elle altère les états de conscience. Danser, c’est se
libérer du tonal. En dansant, le chaman épuise sa résistance
musculaire et nerveuse jusqu’à ce que ne commandant plus rien,
l’esprit se libère du corps.
Les danses tribales et ses rituelles contiennent la bête tout
en lui permettant une certaine expression. Elles constituent
le socle d’une sagesse paradoxale.
La violence s’exprime au sein d’un cadre.
****Ces pratiques rituelles permettent de satisfaire les
désirs d’une façon à la fois symbolique, permissive et
artistique, dans le cadre d’une transgression autorisée.
Le cadre thérapeutique groupal serait alors un grand rituel
collectif permettant une expression de cette énergie bien sûr
accompagnée de sa réorganisation pour le groupe et
l’individu, dans un espace où l’on est assuré du minimum de
sécurité (espace de confort winicottien) qui procure la
certitude d’être autorisé non seulement par le thérapeute,
mais aussi par soi-même c’est d’ailleurs seulement à cette
condition que la thérapie peut se déployer.
L’espace thérapeutique groupal permet l’émergence de cette
énergie refoulée dans nos cultures et la canalise vers
différentes formes d’expression et de créativité. Le groupe
est alors un corps communautaire ou social où la communitas
spontanée peut advenir et se réorganiser (Turner).
CONCLUSION
L’ancrage dans le corps vécu, la relation profonde aux forces
de la nature et de l’univers, la fabrication d’objets
personnels permettent l’expérience directe de la pratique
chamanique et s’intègre à ce titre dans la réalité
thérapeutique contemporaine. Le prétendu désenchantement du
monde n’a pas conduit à la réalité, mais a masqué certaines
dimensions de la réalité : celles, précisément qui se
manifestent sous une forme esthétique.
L’alliance de la psychothérapie et de l’expérience chamanique
permet d’obtenir des résultats de nature psychothérapeutique
(prise de conscience, dépassements de traumatismes du passé,
de hontes, amélioration de la confiance en soi) et de nature
spirituelle (reliance, contact direct de soi à soi, de soi à
l’Autre). Elles sont les marches d’un même escalier, qui
prennent des formes différentes selon l’étage où se trouve la
personne.
L’alliance de la thérapie et de l’expérience chamanique dans
un respect des genres permet le chemin du dedans qui invite à
l’ « effondrement » du moi cuirassé dans ses in/mal-digestions
(Reich) pour favoriser à travers ombres et lumières la
rencontre intérieure du masculin et du féminin.
QUELQUES ENJEUX POUR FINIR :
- passer d’une philosophie de la pathologie à celle de la
trans-formation et de guérison, un paradigme qui intègre
aux notions de corps, de mémoires, d’analyse, celles de
l’art et du sacré.
- vivre la voie amérindienne comme l’opportunité de sortir
la psychologie d’un « psycho-ethnocentrisme sclérosant,
et nous éveiller à un autre point de vue.
- accueillir un modèle anthropologique nouveau sur la base
d’une cosmologie primordiale qui nous invite à
reconsidérer nos approches de la relation à l’Autre et à
l’Eros.
BIBLIOGRAPHIE
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d’Amérique du Nord , » Education et sagesse, La quête de sens, Albin
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- KELEN, Jacqueline, L’Eternel Masculin, Robert Laffont, 1994.
- MEADOWS, Kenneth, La voie médecine, La voie chamanique de la
maîtrise de soi, Paris, Guy Trédaniel Editeur, 1990, 2000.
- NARBY, Jeremy, Le Serpent Cosmique, l’ADN et les origines du savoir,
Genève, Georg Editeur, 1995.
- SCOTT-BILLMAN, France, « La danse-thérapie, l’expression
primitive, » Somatothérapies et Somatologie, n° 3, Juin 1989, 21-24.
- TURNER, Victor W., Le phénomène rituel : structure et contrestructure,
PUF, 1990.
AcCorps - CORINNE TRANCHIDA -
Congrès EEPSSA Intégration des psychothérapies
Processus thérapeutique et Expérience chamanique /Médecine dans le corps de rêve -
Avril 2006